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Jean Moulin

© Escoffier

Jean Moulin

Délégué du Général de Gaulle

Jean Moulin est né le 20 juin 1899 à Béziers (Hérault), petit dernier d’une famille de trois enfants : l’aîné Joseph et Laure sa grande sœur.

  • AU CŒUR D’UN MILIEU FAMILIAL ET ÉDUCATIF PARTICULIER.

Sa mère, Blanche, fille de paysans aisés, femme au foyer, avait de l’éducation. Elle savait conduire sa maison avec économie, soucieuse d’élever ses enfants dans la religion catholique.
Son père, Antonin Moulin (1857-1938) est un « hussard de la République », professeur d’histoire au collège de Béziers, conseiller municipal, puis conseiller général de l’Hérault.
Dans cette famille de petite bourgeoisie enseignante qui vit du traitement du père, les études sont valorisées. On a le culte du diplôme. Le père met de grands espoirs dans ses enfants sur le plan universitaire.
Outre les études, les valeurs du foyer tournent autour de trois notions : l’économie, l’obéissance, la réserve ou retenue, c’est-à-dire la bonne éducation.

Ces valeurs domestiques se développent dans une atmosphère de ferveur républicaine.
La personnalité du père, Antonin Moulin, est très importante. C’est un ardent républicain, homme de devoir et de principes, radical socialiste, très attaché à la Troisième république qui s’affirme à peine dans les années 1880, par les grandes lois de liberté et d’enseignement primaire gratuit, laïc et obligatoire.
Les combats politiques du père de Jean sont de trois ordres :
— contre les monarchistes et les cléricaux, pour la laïcité,
— contre les socialistes marxistes, collectivistes, car il est pour la propriété privée,
— contre l’intolérance, l’antisémitisme, les extrémistes de tous bords, (il fut pour la défense de Dreyfus).
Il n’est pas sectaire, faisant, selon la volonté de sa femme Blanche, élever ses enfants dans la religion catholique.
La personnalité du jeune Moulin évolue dans ce contexte familial et dans celui de la guerre de 1914-1918.
Jean est un gamin frêle, très nerveux, affublé d'un terrible tic à la mâchoire inférieure qu'il ne corrigera que vers treize ans. Il aime jouer avec son cerceau, sa toupie. Il s'échappe, se crée un monde avec son château fort et ses soldats, et rêve dans la belle nature provençale de la maison familiale de Saint Andiol pendant les vacances. Mais surtout il est passionné de dessin dès l'âge de cinq ans.
En 1907, la mort de Joseph, à dix-neuf ans, est une forte secousse dans la famille.
Le poids du père et de ses combats se font alors plus contraignants sur Jean, son seul fils.
Ces chocs provoquent une détérioration de son travail, de ses résultats scolaires, et de sa conduite.
Le père mécontent le reprend en main par des leçons particulières, parfois énergiques car Jean, inattentif, s'évade, et, devant sa nonchalance, il ne cesse de lui répéter :
« Jean, le premier devoir d'un citoyen est de s'occuper des Affaires publiques. Un peuple qui s'en détourne et s'endort dans les plaisirs est mûr pour le despotisme et la servitude ».
En 1914, au lycée, sensible au drame que vit son pays. il montre qu'il a intégré les valeurs paternelles dans certaines rédactions qui nous paraissent prémonitoires.

Exemples :
« Quel est votre héros préféré ? » (classe de 1re - 13/10/1915)
« Vercingétorix, le héros de l'indépendance gauloise. Il combattit et se sacrifia pour la liberté de sa patrie. C'est notre première gloire nationale, c'est lui que je préfère entre tous.
Il employa toute sa vie à affranchir la Gaule du joug écrasant des Romains. Mais malheureusement des obstacles insurmontables se dressèrent sur sa route glorieuse et il mourut en héros dans la fleur de l’âge.
Par ses encouragements, il communiqua son ardeur aux Gaulois qui firent taire toutes leurs querelles et se rallièrent sous leur jeune chef. Ce n’était donc pas simplement une révolte de tribu. C’était bien toute la Gaule qu’il soulevait. »

« Quelle est la leçon de patriotisme contenue dans la tragédie Horace (de Corneille) ? »
« C'est au vieux père qu'on doit le premier rang. Chef de famille, il a formé ses fils à son image (..) leur a communiqué son grand amour - pour Rome (..). Ils savent grâce à lui, que la patrie est tout, que les sujets ne sont rien, qu'elle a le droit de leur demander tous les sacrifices nécessaires à son salut... Lorsqu'elle parle, il ne doit plus y avoir ni amis, ni parents, ni maîtresses... ».

Jean Moulin au lycée Henri IV de Béziers

Jean Moulin au lycée Henri IV de Béziers

« Pour assurer le triomphe de la patrie, tous les moyens sont-ils bons ? » (Classe de philosophie, 16/10/1916)
« Cette théorie qui paraît tout d'abord très juste est, nous allons le voir, entièrement contraire aux principes de loyalisme et d'humanité.
(..) Nous n'avons pas le droit, devant cette conscience, de tuer des femmes et des enfants, sous prétexte que les Boches en font autant chez nous. Il ne faut pas que les générations à venir aient à rougir de notre conduite. Nous devons agir avec droiture, pour qu'ils puissent dire de nos chefs et de nos soldats : "ils ont préféré la mort à la trahison" ».

Il semble que Jean soit bien sur les traces de ceux qui ont précédé sa route :
- Un arrière-grand-père conventionnel, donc acquis à la Révolution de 1789.
- Un grand-père, Alphonse Moulin, emprisonné pour ses idées républicaines en 1877, sous la présidence de Mac Mahon et du gouvernement monarchiste du duc de Broglie.
- Un père exclu trois jours du lycée, en 1875, pour avoir fait applaudir le seul député républicain du département à une distribution de prix.

Cet héritage, il le renforce par la connaissance du Siècle des Lumières et des valeurs de la Révolution française liées au patriotisme. Nous le retrouvons, plus tard, dans ses discours ;
Ainsi, à Chartres, il rendra hommage au jeune Marceau1, âme forte et généreuse, courant, avec les volontaires, à la frontière, en 1792, pour combattre et mourir pour la liberté.
Cette figure de Marceau, adolescent, il la revoit, le 15 juin 1940, dans deux jeunes Parisiens de vingt ans, conducteurs de chars, dépités par les ordres de repli, « gonflés à bloc, ils avaient cette flamme de Marceau dans leurs yeux », écrira Jean Moulin dans le livre Premier combat.

Après un baccalauréat en 1917 avec mention passable, il s'inscrit à la faculté de droit de Montpellier, et entre, grâce aux relations de son père, au cabinet du préfet de l'Hérault.

Étudiant à Montpellier, libéré des contraintes familiales, il devient, pendant la journée, un étudiant mais aussi un fonctionnaire appliqué et sérieux, tandis que, le soir, l’artiste qu’il aspire à devenir fait la fête. Il voit des amis, joue au dandy, dépensant pour son apparence plus que de raison.

Son entrée, à 23 ans, dans la vie professionnelle, en Savoie, lui fait côtoyer un environnement de luxe, parfois interlope, à Aix-les-Bains. Il s’initie aux sports d’hiver et se lie d’amitié avec le jeune député Pierre Cot, brillant avocat qu’il suivra dans ses postes ministériels dès 1933, puis au ministère de l’Air de juillet 1936 à mars 1937.

1 François Marceau, général à vingt quatre ans, à la tête de l'armée de l'Ouest, en 1793, se distingua dans la guerre de Vendée par ses victoires mais aussi son humanité envers les Chouans. Il se signala à Fleurus, contre les Anglo-Hollandais, mais fut tué à Altenkirchen, par les Autrichiens, en 1796. Ses cendres ont été transférées au Panthéon en 1889.

  • QUEL PORTRAIT DRESSER DE LUI, DANS LES ANNEES TRENTE ?

Jean Moulin est personnalité duale qui aime la vie, qui aime les gens et qui sert l’État et la République.
Homme aux facettes multiples, grave et réfléchi dans ses fonctions quotidiennes, très autoritaire dès que l’essentiel est en jeu, brutal même, avec un vocabulaire âpre s’il l’estime nécessaire, il sait aussi mener la vie de bohème, dans les fêtes nocturnes de Montparnasse.

Sa sensibilité s’exalte dans ses publications — sous le nom de Romanin — dessins et caricatures croquant des hommes politiques, des scènes de vie moderne, publiés dans des revues humoristiques comme Le Rire et Gringoire. À Paris, il court les galeries d’art, les cafés littéraires à la mode, et sera remarqué, dans l’illustration, par des eaux-fortes d’Armor, du poète "maudit" Tristan Corbière.

Dessin de Jean Moulin, le marin aux trois filles
"Le marin aux trois filles" - dessin de Jean Moulin

Se sentant pleinement artiste, il enrichit sa culture, découvrant le cubisme et le surréalisme, appréhende la musique et noue des relations avec des écrivains comme Max Jacob.
Plus tard, devenu collectionneur, il ouvrira, en 1943, avec Colette Pons et Antoinette Sachs, une galerie de peinture, à Nice, … qui couvrira ainsi ses nombreux déplacements clandestins.

Chez Jean Moulin, le service de l’Etat est aussi une façon de se mettre au service des gens.
Il soutiendra, le mieux possible, la population de Chartres, en 1940, soumise aux bombardements et à la pénurie, débordée par l’exode des populations. Beaucoup sauront lui exprimer leur profonde estime et leurs regrets2, lors de son départ, y compris le major Ebmeier, le Feldkommandant de l’armée occupante :

« Je vous félicite de l'énergie avec laquelle vous avez su défendre les intérêts de vos administrés et l'honneur de votre pays » (Ebmeier).

Et plus concrètement, cet amour des gens se révèle dans la strophe du poème choisie, comme code d'accès avec Londres :

« Prends pitié de la fille mère
Du petit au bord du chemin
Si quelqu'un leur jette la pierre
Que la pierre se change en pain ! ».

Enfin il témoigne d'une grande fidélité à ses amis, même dans des conditions périlleuses (il est révoqué depuis le 2 novembre 1940, puis interdit de sortie du territoire). Au procès de Riom organisé par Vichy, le 5 mai 1941, sans aucune prudence, il va témoigner en faveur de l'ex-ministre de l'air, son ami Pierre Cot, honni par le nouveau gouvernement.
« A mon avis, M. Pierre Cot a été l'homme le plus mal jugé de son époque et je lui conserve toute mon estime tant sur le plan politique que sur le plan intellectuel et moral. Par ailleurs, son patriotisme ne peut être soupçonné. Il avait eu une très belle conduite pendant la guerre et il a continué à manifester son patriotisme pendant toute la durée de son ministère. Il a fait, à mon avis, tous ses efforts pour améliorer l'état de l'aviation dans les limites des possibilités qui lui étaient offertes et des crédits qui lui étaient accordés ».

Entré dans "la Préfectorale" sans vocation, il acquiert la passion du service de l’État et de la République, d’autant qu’il va graviter dans les cercles du pouvoir.

Les contacts divers dans les ministères et auprès des appareils politiques, dans ces années 30 difficiles, supposent de la diplomatie et de la fermeté : deux qualités qui lui seront essentielles en 1942 et 1943.
Il règle des dossiers administratifs et politiques, avec perspicacité, et des conflits sociaux suscités par les communistes, en 1935, dans la Somme ; puis, en juin 1936, il participe à la négociation d'une grève à l'usine Bréguet du Havre.
De plus, son activité parallèle d’aide à l’Espagne républicaine en 1936 au ministère de l'Air, sera une expérience lors de sa clandestinité, et lui montrera aussi la nécessité de l’union de tous les opposants pour gagner.

2 « Les populations (d'Eure-et-Loir) vous considèrent comme un fonctionnaire émérite, cordial et accueillant, aux connaissances étendues, doué d'une vive intelligence, d'une droiture et d'une loyauté parfaites, animé d'un patriotisme clairvoyant... Nous connaissons tous le courage et la dignité dont vous avez fait preuve dans les sombres et tristes journées de juin, au moment des évacuations en masse, ainsi que l'attitude énergique que vous avez toujours observée en face des autorités occupantes et ce dans l'intérêt de ce département. Cela, mon cher préfet, nous ne I'oublierons jamais... ».

Ainsi, dès que l'essentiel est en jeu, l'obéissance, la fermeté, voire une très grande autorité l'emporte : par exemple, dans l'union absolue et la fidélité à De Gaulle.
Aux délégués communistes qui renâclent, ou font des propositions de partage du pouvoir entre De Gaulle et Giraud au CNR, il coupe la parole et impose, dans la rapidité, son interprétation (27 mai 1943).
À certaines autres remarques des communistes, il aurait répondu :
« Vous obéissez, les deux doigts sur le pantalon et vous claquez des talons ».

Humaniste, loyal et tolérant, efficace et dévoué, il a montré, en 1936, une exceptionnelle capacité d’analyse et d’anticipation du danger, en osant affirmer ses convictions, face à certains opposants, sans jamais manquer au devoir de réserve. Un sens politique affiné lui permettra, au cours de la guerre, d’unifier les principaux mouvements de résistance jaloux de leur autonomie.
La Patrie et la République sont les deux mots-clés de son engagement.

  • TROIS MOMENTS FORTS DANS SA CARRIERE PREFECTORALE.
  • LE 6 FÉVRIER 1934, Jean Moulin, alors chef de cabinet du ministre de l’Air, Pierre Cot, assiste à l’émeute fasciste devant l’Assemblée nationale, sur le pont de la Concorde : les ligues d’extrême droite (les Croix de feu, les Camelots du Roi) affrontent les policiers avec violence. La République attaquée a failli être renversée.

Bouleversé et ému, Moulin défend une attitude de fermeté à l’égard des factieux, défend l’ordre et la loi, l’autorité de l’État devant le complot de la rue. Il déplore « la panique des parlementaires, la faiblesse de Daladier, président du conseil, et la veulerie du président de la République, Albert Lebrun »3.

  • EN 1936, SOUS LE FRONT POPULAIRE, avec Léon Blum, Jean Moulin redevient chef de cabinet du même ministre de l’Air, Pierre Cot.

Il est alors chargé d’organiser clandestinement l’aide aux républicains espagnols : premier combat contre le fascisme du général Franco, soutenu et aidé par Mussolini et Hitler.
La République espagnole, en but à une atroce guerre civile, appelle la France à son secours, du fait d’un traité d’assistance signé en 1935 : officiellement la France n’intervient pas.
Persuadé de défendre une juste cause, même hors des pratiques républicaines habituelles, Jean Moulin va coordonner les actions secrètes en faveur de l’Espagne républicaine par la livraison d’une centaine d’avions :

« Si les pays démocratiques, et nous-mêmes, ne portons pas secours aux républicains espagnols avec des moyens suffisants, malgré leur résistance héroïque et l’aide de la Russie, ils ne tarderont pas à être écrasés. Les dictateurs, grisés par ce succès, poursuivront leur politique d’agression. Hitler surtout. Il s’attaquera à l’Autriche, à la Pologne, à la Tchécoslovaquie, et ce sera ensuite à notre tour d’être menacés. »

Lettre au docteur Mans

  • ENFIN, LE 23 AOÛT 1939, LE PACTE GERMANO-SOVIÉTIQUE, entre Hitler et Staline, le surprend.

Sans état d’âme, aidé par le commissaire Charles Porte, à Chartres, il réprime la presse en faisant saisir, le 26 août, les journaux L’Humanité et Le Soir, et fait arrêter les dirigeants et militants communistes de son département.

Fin octobre, il refuse de libérer les communistes emprisonnés, pourtant mobilisables, et ordonne des perquisitions.

3 D’après la lettre de Jean Moulin à sa famille, après le 6 février 1934. Laure Moulin, Biographie, Paris, 1999, pp. 105-106

  • 1940-1943 : UNE TRAGEDIE EN CINQ ACTES
    DU PREFET AU MARTYR,
    DE LA WEHRMACHT A LA GESTAPO

Face à la Wehrmacht, à Chartres, le 17 juin 1940

Affiche d'Eure et Loir

Affiche d'Eure et Loir

L’armée allemande déferle sur Chartres, le 17 juin, et des officiers somment Jean Moulin de signer un protocole accusant les troupes sénégalaises d’atrocités, de meurtres et viols à l’égard de la population civile.
Les forces allemandes de la Wehrmacht ont opéré massacres et exactions, et veulent en reporter la responsabilité sur les tirailleurs sénégalais, car ces troupes coloniales ont défendu Chartres héroïquement et les envahisseurs racistes souhaitent se venger en les déshonorant.

Pour le préfet, le combat pour l’honneur de l’armée française commence.

Il refuse de signer, persuadé que c’est une calomnie. Alors, les coups de bottes, les sévices pleuvent. Enfermé, la nuit, à côté d’un cadavre tronçonné, par peur de céder sous la torture le lendemain, il se tranche la gorge.
Échappant à la mort, gravement blessé, il est soigné par des religieuses et reprendra son poste pour s’opposer aux exactions des occupants. Démissionner serait déserter !

Sans aucun ordre du pouvoir central en fuite, il administre le mieux possible.
Il remet en route la machine économique de département. Il proteste auprès des autorités allemandes contre leurs méthodes et les réquisitions abusives, vols et pillages, refuse d’utiliser la langue allemande pour les documents en rapport avec l’occupant, demande des dérogations, … protège son ami franc-maçon Maurice Violette, après la loi d’août 40 visant les francs-maçons. Concernant les mesures antisémites préconisées par les circulaires allemandes des 27 septembre et 18 octobre, sur le recensement des personnes et des entreprises, dont sont destinataires les préfets, les archives départementales ne donnent aucune trace d’exécution signée par le préfet Moulin. Il n’a donc pas appliqué le statut des juifs promulgué par Vichy.
Il est révoqué peu après : le 2 novembre 1940, par Pétain, pour insubordination.

Une première trahison retarde son projet de gagner Londres.

Jean Moulin quitte Chartres, le 16 novembre, pour Paris où il retrouve des amis qu'il charge d'enquêter, de rechercher et de découvrir des individus ou groupes décidés à faire quelque chose :
- soit dans le domaine de la propagande,
- soit dans celui de l'action militaire,
- soit dans le renseignement.
Puis, il passe en zone libre avec deux projets:
- quitter la France pour Londres, sous l’identité de Joseph Mercier,
- enquêter sur les balbutiements de la Résistance.
L'obtention d'un passeport tourne à la catastrophe : l'ancien subordonné sollicité, en poste à Toulouse, refuse de l'aider et le trahit, signalant au ministre de l'Intérieur, Peyrouton, sa volonté de quitter le pays. Les postes frontières sont avertis : il ne doit pas sortir du territoire.
Par une autre voie, légalement, il obtient ce sésame le 28 février 1941 mais les visas espagnols et portugais indispensables pour embarquer de Lisbonne (ville neutre) demandent six mois.

Pendant ce temps, il mène son enquête sur l'activité et les besoins des groupes souhaitant œuvrer à la libération du pays, vivant sous son vrai nom à Saint Andiol et à Montpellier.
Il rencontre des résistants de tous milieux : membres de l'armée d'armistice, francs-maçons, cagoulard, et des responsables de certains des premiers mouvements de zone Sud...
- François de Menthon, chef de « Liberté »
- Henri Frenay, fondateur du futur mouvement Combat (Mouvement de libération nationale), officier d'active qui voulait organiser une force militaire clandestine.

Le rapport, rédigé à Lisbonne, daté du 11 octobre 1941, trace, à partir de faits exacts, une image cohérente des organisations clandestines existantes et livre sa vision de la façon dont la Résistance doit s'organiser pour libérer le pays (pour des raisons de sécurité, ses démarches ne sont pas datées, et il ne cite personne).
Ce rapport sera très apprécié, car Londres ne sait pas grand chose.

  • 25 octobre 1941, de Gaulle - Jean Moulin à Londres : première rencontre.

Du 9 septembre 1941 au 1er janvier 1942, Jean Moulin est hors de France. Arrivant à Londres le 20 octobre, il est accueilli par les services britanniques qui veulent le récupérer, n'hésitant pas à dénoncer la faiblesse de la France libre, le manque de sérieux de ses services secrets (BCRA), les tendances dictatoriales du général et son entourage réactionnaire (de Gaulle a la réputation d'un monarchiste maurrassien loué par l'Action Française).
Moulin souhaite d'abord rencontrer de Gaulle avant de leur donner une réponse. Ce sera fait le 25 octobre.
Les deux hommes semblent se reconnaître un idéal commun : rassembler la Nation autour d'un État qui fasse la guerre, libère la France et rétablisse la République.
Jean Moulin se dit le représentant, le messager des mouvements de résistance, fait un état des lieux, exprime le sentiment d’abandon vécu par eux, leur souhait d’approbation morale et d’aide matérielle : ils ont besoin de liaisons rapides et d’argent, pour l’impression de tracts et de journaux, et pour entretenir des permanents, enfin ils ont besoin d’armes.
Jean Moulin devient « le représentant personnel du général de Gaulle et le délégué du Comité national français », pour la zone Sud, avec deux missions :
- une mission militaire
- une mission d’unité de tous les éléments et mouvements qui résistent à l’ennemi et à Vichy.

  • Accomplissement de la mission.

Muni de cet ordre de mission, sous le nom de « Rex », Jean Moulin est parachuté le 1er janvier 1942, à Eygalières, près de sa bastide de La Lèque. Par son autorité naturelle et sa diplomatie, il va parvenir à se faire admettre progressivement.
Il crée des services communs pour enserrer l'activité des mouvements et les faire travailler ensemble :
- le BIP (bureau d'information et de presse) est développé,
- un service de liaison radio et un service des opérations aériennes et maritimes sont créés.

Il négocie le regroupement des forces paramilitaires dans une Armée Secrète (A.S.) dont la direction est confiée au général Delestraint (octobre 1942).
En octobre 1942, les trois mouvements : Combat - Libération - Franc-Tireur sont coordonnés dans les MUR (Mouvements Unis de la Résistance), sous la présidence de Jean Moulin. La France Libre devient la France Combattante.
Les alliés anglo-américains débarquent en Afrique du Nord, le 8 novembre 1942, mais reconnaissent l’amiral Darlan – vichyste – comme interlocuteur privilégié, écartant de Gaulle.

  • De novembre 1942 à mai 1943 : Jean Moulin œuvre pour la reconnaissance de la légitimité de de Gaulle par les Alliés : c’est le projet du Conseil National de la Résistance.

Moulin comprend que seuls des hommes et des organismes représentatifs dans « l'ancienne France », comme les chefs des anciens partis politiques – élus de la Nation et connus avant guerre –- peuvent apporter cette caution républicaine à de Gaulle.
Malgré sa méfiance envers les anciens partis qui ont trahi la République, le 10 juillet 1940, à Vichy, en donnant les pleins pouvoirs à Pétain, en pragmatique, il se rallie à un ancien projet socialiste qui souhaitait regrouper les anciens partis, les mouvements, les syndicats, pour diriger la Résistance et préparer l’après-libération.

Six partis, huit mouvements, deux syndicats sont sollicités.
Le 24 décembre 1942, Darlan – assassiné à Alger – est remplacé par le général Giraud qui refuse la primauté de de Gaulle.
Moulin retourne à Londres, le 14 février 1943.
La nuit du 13 février, en compagnie du général Delestraint, partant du terrain clandestin Léontine, à bord d’un Lysander, il quitte la France pour Londres.

Dès le 14, le Général de Gaulle lui exprime son estime et sa reconnaissance en le décorant de l’Ordre de la Libération.
« Je revois Moulin, blême, saisi par l’émotion qui nous étreignait tous, se tenant à quelques pas devant le Général […] »
« Nous vous reconnaissons comme notre compagnon, pour la libération de la France, dans l’Honneur et la Victoire. »

Extrait de Missions secrètes en France du colonel Passy, chef du BCRA de Londres

Le 20 mars, Moulin rentre, en France, en tant que délégué du général de Gaulle, pour tout le territoire, à titre de commissaire national en mission, mais aussi président du Comité directeur des M.U.R. et du Conseil National de la Résistance (qu’il doit réunir), Delestraint devenant commandant en chef de l’A.S. pour les deux zones.

Le 27 mai 1943, Moulin réunit, à Paris, au 48 rue du Four, le Conseil National de la Résistance de 17 membres – représentation symbolique du parlement français et de la Résistance, et fait voter un texte de reconnaissance et de fidélité politique à de Gaulle incarnant :
— l’unité de la Métropole,
— la légitimité démocratique.

En dix-huit mois, Jean Moulin a accompli sa mission… Mais les événements se précipitent : Delestraint « Vidal », le chef de l’Armée Secrète, est arrêté le 9 juin, à Paris.

Moulin « Rex » écrit à de Gaulle le 15 juin :
« Mon général,
Notre guerre, à nous aussi, est rude. J’ai le triste devoir de vous annoncer l’arrestation par la Gestapo, à Paris, de notre cher Vidal.[…].
C’est l’A.S. qu’il faut sauver. Je vous en supplie, mon général, faites ce que j’ai l’honneur de vous demander.
Votre profondément dévoué. REX.".

  • LE RENDEZ-VOUS DE CALUIRE : LE 21 JUIN 1943

Jean Moulin « Max » souhaite réunir l’état-major de l’Armée Secrète au plus vite. Son objectif est de réorganiser, par intérim, sa direction décapitée par l’arrestation de son chef, le général Delestraint. André Lassagne se charge de trouver un lieu.

Auparavant, Moulin, le 18 juin, à 19 heures, accueille un envoyé de Londres, Claude Bouchinet-Serreulles « Sophie », sur le quai de Saône, au pont des Feuillants. Ils se retrouveront le lendemain, au parc de la Tête d’Or, pour une longue discussion.

Le dimanche 20, dans ce même parc, près du théâtre de Guignol, c’est au tour d’Aubrac d’avoir un entretien avec Moulin, qui le convoque à la réunion de l’état-major prévue le lendemain 21 juin, à Caluire, chez le docteur Dugoujon.

Rendez-vous est pris vers 14 heures, place Carnot (Perrache).

Enfin, le matin du 21, dernière rencontre avec Henri Aubry, rue Paul Bert, à 10 heures, pour éclaircir une affaire de parachutage d’armes.

Jean Moulin, alias « Jacques Martel », a convoqué, ce 21 juin, de hauts responsables des principaux mouvements et de l’Armée Secrète :
— André Lassagne, pressenti inspecteur de la zone Sud de la France (mouvement Libération-Sud),
— Raymond Aubrac « Ermelin », pressenti inspecteur de la zone Nord (mouvement Libération-Sud),
— Henri Aubry « Thomas », chef de cabinet de « Vidal », membre de Combat,
— Bruno Larat « Xavier », chef de la COPA (Centrale des Opérations Aériennes).
— Claude Serreulles « Sophie », nouvel adjoint de Jean Moulin, arrivé il y a deux jours de Londres, envoyé par le BCRA (Bureau Central de Renseignements et d'Action),
— Le colonel Schwarzfeld « Claire », chef du mouvement France d'abord»,
— Le colonel Lacaze, chef du 4e bureau de l'A.S.

De la place Carnot, Jean Moulin, accompagné de Raymond Aubrac, se rend à la station Croix-Paquet de "la ficelle" — funiculaire de la Croix-Rousse — où ils attendent le colonel Schwarzfeld, très en retard.
Puis, ils prennent le tramway 33 se dirigeant au centre de Caluire.
Ils arrivent place Castellane, chez le docteur Dugoujon, avec près de quarante minutes de retard.
Marguerite, la bonne du médecin, les prenant pour des patients, les dirige sur la salle d’attente, en face du cabinet du médecin. Or, les autres résistants sont à l’étage.

Quelques minutes après, la Gestapo, conduite par Barbie, surgit sur le perron.
« Police allemande ! »
Jean Moulin réussit à avaler quelques boulettes de papier, chuchote son nom d’emprunt à Dugoujon :
« Je m’appelle Jacques Martel. »
tout en entendant des bruits sourds, des hurlements et des cris à l’étage, puis quelques coups de feu à l’extérieur.

Emmené, en voiture, au quartier général de la Gestapo, avenue Berthelot, puis à la prison Montluc, Max, chef de la Résistance, sera identifié le 23 juin. Barbie va alors tenter, par tous les moyens, de lui arracher ses secrets.

Il ne dira rien.

Transféré à Paris, le 26, pour être interrogé par Boemelburg (chef de la Gestapo), il est confronté à Lassagne et Delestraint qui refusent de reconnaître Max en cet homme blessé, tuméfié, râlant, sans connaissance.

Moulin est alors envoyé à Berlin, pour être soigné et interrogé.

Il meurt dans ce train, près de Metz, le 8 juillet 1943, d’après l’acte de décès allemand.

Sur ordre, son corps sera incinéré et ses cendres déposées au cimetière du Père Lachaise, dans une urne portant le numéro 10137.

Le 19 décembre 1964, la France lui rend un hommage national, au Panthéon.

Gisèle PHAM , agrégée d’histoire
Conseillère historique et pédagogique
du Mémorial de Caluire – Jean MOULIN –
Merci à Bruno LEROUX, directeur historique de la Fondation de la Résistance,
et à Christine LEVISSE-TOUZE directrice du Musée Jean Moulin de Paris.
Merci à la famille Escoffier-Dubois .

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